Des Hommes

Alors que j’allais partir de chez des amis après un déjeuner joyeux et détendu, ils m’ont arrêtée en disant « Attends ! attends ! il faut qu’on te prête un bouquin magnifique. Il est rangé où ? »

« Mais il était là sur l’étagère… »,

« Non, tu as dû le ranger ailleurs… »

« Mais, non, je te dis. Regarde mieux !  »

Bref, j’ai failli m’impatienter et leur dire gentiment – en pensant à ma PAL déjà importante « Ce sera pour une autre fois, c’est pas grave… »

Et franchement, je ne regrette pas d’avoir passé un moment à les voir s’agiter pour retrouver LE fameux livre qui finalement était bien rangé à sa place.

C’est mon premier coup de coeur de l’année. Que dis-je  ? Une claque ! Un tsunami émotionnel !

des hommesDes Hommes – Laurent Mauvignier

Un roman en quatre partie intitulées « Après-midi », « Soir », « Nuit » et « Matin ».

Dans la première partie Solange organise une fête dans son village. Sa famille, nombreuse, est là, et c’est un des frères, Bernard dit Feu-de-Bois , sorte de SDF, qui va faire tourner la fête à la tragédie. Rejeté par la majorité de l’assemblée , il va se venger en agressant une famille algérienne. Pourquoi Feu-de-Bois qui semble avoir perdu jusqu’à son identité est-il détesté par sa famille – à l’exception de Solange ? Qu’est-ce-qui l’a amené à ce degré de déchéance et de violence ?

Chacune des autres parties de ce roman va nous amener à découvrir qui était Bernard avant de devenir Feu-de-Bois. Avec une émotion que je n’avais pas ressentie depuis bien longtemps dans un roman, je suis allée à la rencontre de ce paria qui avant d’être rejeté par les autres s’est banni lui-même de l’humanité quarante ans plus tôt, en Algérie.

Des Hommes nous ramène à l’époque de cette guerre qui n’en était pas officiellement une, qui a fait de jeunes paysans des témoins, des victimes ou des bourreaux ou tout à la fois. Des jeunes qui sont revenus brisés, qu’on n’a pas autorisé à parler de leur souffrance car  « oui, bon, c’est pas Verdun ». Ce n’était peut-être pas Verdun, mais c’est bien cette guerre qui a fait de Feu-de-Bois une épave.

Pourtant, sur cette terre hostile, il a failli rencontrer le bonheur avec Mireille. Mais elle, comme tant d’autres, a dû rentrer en France, sans rien. Et les rêves de famille de Feu-de-Bois, de vie à l’abri du besoin, à la tête d’un garage se sont envolés. Il se retrouvera finalement à travailler chez Renault, et abandonnera quelques années plus tard travail et famille pour revenir au village et devenir  cette loque hargneuse sans que quiconque devine pourquoi. Sauf bien sûr Rabut, le cousin qui a partagé avec lui et tant d’autres l’horreur de ces années en Algérie.

Rabut, le narrateur au début et à la fin du roman, tout aussi traumatisé que Feu-de-Bois,  ne tient le coup que parce qu’il oublie sa douleur derrière celle de son cousin, jusqu’au jour où Feu-de-Bois s’en prend à cette famille algérienne et que tout remonte à la surface, « Alors, parler de  lui, de Feu-de-Bois, Bernard, c’était déjà ça pour ne pas avoir à parler du tout ». Tout au long du roman, il se posera la nécessité de briser le silence. Jamais il n’a rien dit, même pas à sa femme « Nicole, tu sais, on pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne    sait pas se les dire à soi-même.».

C’est alors que dans le chapitre « Nuit » la parole est donnée à différents jeunes appelés qui ont partagé l’horreur  avec les deux cousins. L’auteur y donne enfin à chacun l’occasion d’exprimer la douleur, la peur, la violence qui sera tue par la suite. De longues phrases qui m’ont quasiment mise en apnée, des retours à la ligne au beau milieu de ces phrases, comme des urgences qui doivent être dites, l’absence d’identité de ceux qui parlent, tout cela m’a parfois perdue. Mais cette polyphonie a pour  effet de finalement rassembler tous ces hommes en un seul, et peut importe si on ne sait pas lequel a la parole : ils ont tous vécu la même expérience tragique et Laurent Mauvinier les rassemble dans un chant collectif.

Même si certaines scènes de bataille ou de torture ancrent le récit dans une réalité historique, c’est bien le non-dit qui est au cœur de ce roman. Et Laurent Mauvinier aborde avec subtilité le silence, l’indicible et les effets destructeurs qu’il peuvent avoir sur les hommes.«  Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant. Des hommes. »

Vous l’aurez compris, ce roman à l’écriture si particulière, qui n’est pas sur la guerre d’Algérie mais sur l’après, m’a profondément marquée, au point de me laisser quelques jours sans rien pouvoir lire d’autre.

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