L’Echappée

Aujourd’hui, 21 juin, c’est la fête de la musique, et la fin du challenge des notes et des mots chez Anne.

Et je termine ce challenge avec un grand coup de cœur.

Depuis le temps que je voyais passer le nom de Valentine Goby sur les blogs dans des billets plus qu’élogieux j’ai enfin sauté le pas avec L’Echappée. Et je ne le regrette pas. Merci les blogs !!!

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L'échappéeL’Echappée – Valentine Goby

Que dire de ce roman ?

Je l’ai aimé, je l’ai adoré, je l’ai dévoré !

Et pourtant, le sujet n’est pas facile.

L’auteur situe son histoire en 1940, en Bretagne. La ville est occupée par les Allemands.

Madeleine, 15 ans, tente de trouver un peu de liberté et d’échapper à sa campagne en travaillant comme femme de chambre à l’hôtel des Ducs à Rennes.

Parmi les officiers allemands qui y séjournent se trouve Joseph Schimmer, la quarantaine, pianiste virtuose. Il est là pour divertir les autres officiers. Lors de ses prestations, il a besoin d’une tourneuse de pages. Il choisit Madeleine.

Impossible de refuser. Mais qu’est-ce qu’elle y connait, elle, à la musique ?

L’Allemand décide de lui apprendre à ressentir la musique, elle n’a pas le choix.

Les séances de répétitions vont commencer. L’histoire de Joseph et de Madeleine aussi. Joseph l’artiste, l’homme mûr, le pygmalion, Madeleine, la petite paysanne inculte, butée puis fascinée par les yeux, les mains de Joseph, la musique et ce qu’elle lui fait découvrir.

La musique l’ensorcelle, et elle va tomber amoureuse de la musique peut-être plus que de Joseph.

La musique va devenir paysage, couleur, sensualité.

« Ce n’est pas pour moi que nous jouons ce morceau, Madeleine. Je le connais par cœur et ce n’est pas le meilleur Mozart. Nous le jouons pour vous. C’est ici qu’il faut tourner la page, si bécarre la sol fa, vous entendez ? D’abord le la, isolé, tenu… la pente, écoutez ; et puis au bout, comme un dénivelé, imprévisible. Donnez-lui une couleur ; bleu ? Si bécarre la sol fa… nous jouons ce morceau pour que, petit à petit, vous puissiez tourner les pages seule, pour justifier votre présence, ici au théâtre, ou ailleurs, là où je me trouverai, bien que vous ne connaissiez pas le solfège. Il fallait tourner, Madeleine, la pente, si bécarre la sol fa, essayez encore. Ce morceau est facile, nous allons le répéter cent fois si nécessaire, bien que ce ne soit pas le meilleur Mozart… Ce concert est un peu, comment dit-on ? mièvre.

Une pente, des arbres rouges, orange, de l’eau qui dégringole dans le soleil, un dénivelé bleu, presque rien ; quelques cailloux, un replat de terre, si bécarre la sol fa. Madeleine tourne la page. Elle écoute, debout à côté du piano, les yeux fermés, inventant, mesure après mesure, une topographie à elle, ne s’autorisant que le geste de tendre la main et de tourner la page, jusqu’à midi. »

Mais Joseph va partir, Madeleine va se retrouver seule avec l’enfant qu’elle porte. Et comme beaucoup de femmes de cette époque, la Libération lui fera vivre un enfer.

Cette partie du roman est une pure merveille d’écriture. La violence de ce qui arrive à Madeleine est d’autant plus grande que le récit passe à la première personne.

Elle va subir la vengeance des lâches, ceux qui s’en prennent aux femmes parce qu’ils n’ont pas le courage d’affronter les vrais collaborateurs.

 » Les lames claquent contre ma nuque, mes tympans, mes tempes, coupent ma peau par inadvertance, me pincent, je saigne, rabotent ma tête, ma mère taillait mes hanches, mes seins, mes fesses, me fabriquait un corps cylindre empaqueté sous une robe moche. L’homme qui me scalpe maintenant achève de me transformer en moignon. »

Elle va finalement fuir avec sa petite fille, se cacher, mentir, taire les origines de la petite Anne. Elle voudrait s’effacer, effacer cette enfant qui lui rappelle sans cesse sa faute. Elle déteste Anne, elle l’aime, elle ne sait comment faire.

Nous accompagnons Madeleine et Anne durant seize ans. Alors que Madeleine veut oublier, Anne veut savoir et revendique parfois de façon cruelle ses origines allemandes.

Enfin, dans une ultime partie, Valentine Goby nous propose trois fins différentes, trois vies possibles pour ces deux personnages brisés par l’Histoire et la cruauté des hommes.

En dehors de l’histoire tragique de Madeleine, à l’image de toutes celles qui ont été les cibles faciles de la haine des lâches, ce roman vaut pour son écriture magnifique, rythmée, parfois lapidaire, percutante. On pourrait croire à de la froideur, c’est tout le contraire.

 

Challenge des notes et des mots chez Anne

Challenge des notes et des mots chez Anne

 

 

 

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20 commentaires pour L’Echappée

  1. Syl. dit :

    Soupirs… cette histoire me tente. 3 fins ? on doit choisir ? La musique rapproche les hommes. Ça me rappelle une adaptation télévisée du livre « Le silence de la mer », où le capitaine allemand joue du piano et se rapproche « un peu » de ses hôtes.
    Bise

    • somaja1 dit :

      L’auteur se plaît à imaginer ce qu’aurait pu être la vie de Madeleine. Le lecteur en fait ce qu’il veut. J’ai aimé ce procédé.
      Ce roman est beaucoup plus violent que « Le silence de la mer », et va beaucoup plus loin.
      Bon dimanche, bises

  2. anne7500 dit :

    Je suis ravie que tu termines ce challenge avec un joli coup de coeur et tout aussi ravie que ce livre soit dans ma PAL !

  3. Asphodèle dit :

    Rhoooo tu me tentes toi, tu sais y faire d’ailleurs !!! Je ne voulais pas commencer par Kinderzimmer de cette auteure, même si celui-ci n’a pas l’air tendre non plus il me semble plus supportable…et puis les histoires avec la musique me font toujours chavirer ! Bises ma belle plante ! 😀

    • somaja1 dit :

      Les passages où Madeleine apprend à ressentir la musique sont magnifiques. Mais il ne s’agit que de la première partie du roman. Le reste est beaucoup plus rude. Si j’arrive à remettre la main dessus (je ne sais plus si je l’ai déjà prêté ou donné, pauvre de moi, où ai-je la tête ???) il partira avec la remorque. Bises

  4. Mind The Gap dit :

    Il est noté, je sais que ce genre d’histoire me parle et ton billet est très enthousiaste…

  5. sylire dit :

    Je l’ai dans ma PAL depuis des lustres celui-là !

  6. Une Comète dit :

    Coucou Somaja, une situation similaire ou presque dans la série  » un village français « … Très belle série. Bisous

    • somaja1 dit :

      J’aime bien cette série aussi. La relation entre des françaises (et d’autres ailleurs en Europe) et des occupants ont rarement donné lieu à de belles histoires par la suite. Ce qu’on a fait subir à ces femmes est inadmissible. Elles ont été plus maltraitées et humiliées (sans parler des enfants qui ont pu naître de ces relations) que certains collaborateurs qui sont à l’origine de bien des morts.

  7. les cent premières pages sont déroutantes mais la scène de la tonte m’a définitivement accrochée et plus qu’accrochée ! J’ai adoré. BIsous

    • somaja1 dit :

      Cette scène est d’une beauté rare – c’est bizarre de dire ça pour cette situation, mais elle dit à la perfection l’horreur de l’acte, la souffrance physique et psychologique, la lâcheté des hommes et la noirceur d’une époque.

  8. Mrs Figg dit :

    J’avais également beaucoup aimé ! Valentine Goby écrit toujours très bien sur la musique, je trouve !

    • somaja1 dit :

      C’est vrai, et pas que sur la musique ! Finalement la musique n’est vraiment présente que dans la première partie du roman, et on pourrait même dire qu’elle n’est que le prétexte à une rencontre et à parler du sort de ces femmes qui ont eu la malchance de ne pas aimer la bonne personne.

  9. bladelor dit :

    Oh, je sens que je dois le lire, ce roman !!!!

    • somaja1 dit :

      Comme tu dis ! Tu es bientôt en vacances et je suis sûre que tu n’as plus rien à lire ! Ils ne font pas des nocturnes dans les librairies chez toi, pour les urgences ? 😉

  10. Mélo dit :

    Quel beau billet ! Ca me donne envie de l’offrir à ma mère née dans un hameau breton en 41.

    • somaja1 dit :

      Merci ! 🙂 Ta mère pourrait effectivement aimer. Ce qui arrive à l’héroïne concerne toutes les femmes, et malheureusement pas que les Bretonnes. Elles sont souvent les « victimes collatérales » des guerres et de la bêtise des hommes.

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