La Couleur des sentiments

la couleur des sentimentsLa Couleur des sentiments– (The Help) – Kathryn Stockett – Traduction de l’américain de Pierre Girard

Le Mississippi n’est pas connu pour sa grande tolérance à l’égard des Noirs dans les années 60, et Jackson, petite ville où tout le monde connaît tout le monde et où tout le monde vit dans le plus grand conformiste ne fait pas exception. C’est là que vivent Skeeter, jeune bourgeoise blanche revenue de l’université, Aibileen, une femme noire aimante et discrète, domestique d’une amie de Skeeter, et la beaucoup moins discrète Minny, elle aussi bonne chez des blancs.

A cette époque et dans cette partie du monde les vies de chacun sont programmées : les blanches doivent se marier (de toutes ses amies d’enfance Skeeter est la seule à ne pas l’être), avoir des enfants, ne s’intéresser qu’à la tenue de la maison (les hommes en sont exclus), faire plaisir à leurs maris, ne lire que des romans décents ou des magazines féminins, et surtout faire partie de clubs, organiser des ventes de charités bref, tout ce qui fait qu’une femme remplit son rôle et s’épanouit, Enfin, c’est ce qu’on dit !

Les hommes, eux, doivent travailler, rapporter de l’argent et ne pas s’impliquer dans la vie domestique.

Quant aux noirs, quand ils ont du travail, ils sont ouvriers et leurs femmes deviennent domestiques, elles le savent depuis leur plus jeune âge.

Le décor est planté. La vie coule ainsi depuis des lustres et tout semble se passer au mieux. Certes, certaines femmes ne sont pas très contentes de leurs bonnes, elles en ont parfois même peur, et les bonnes ne disent rien mais n’en pensent pas moins.

Prenons Aibileen par exemple. Elle aime sincèrement les petits blancs qu’elle élève. Ils l’aiment eux aussi peut-être même plus que leurs mères biologiques. Tant qu’elle le peut, discrètement, elle leur parle, au travers « d’histoires secrètes », d’égalité entre Noirs et Blancs. Mais elle sait bien qu’une fois adultes, voire même avant, ils se comporteront comme leurs parents. L’école les aidera bien d’ailleurs, comme cette ignoble Miss Taylor, institutrice de la petite Mae Mobley au jardin d’enfants qui affirme à la petite que les Noirs sont sales. Alors, quand ils deviennent un peu plus grands, Aibileen va dans une autre famille, pour ne pas les voir changer.

Skeeter est un peu différente dans ce paysage. Trop grande, pas très jolie, elle n’est pas revenue de l’université avec un mari mais avec un diplôme, au grand désespoir de sa mère. Skeeter voudrait écrire, devenir journaliste mais tout ce qu’elle décroche c’est un emploi de chroniqueuse dans le journal local. Elle doit répondre aux questions des lectrices sur la bonne tenue d’une maison . Qu’est-ce qu’elle en sait elle, de la façon de bien récurer une casserole brûlée ou de tenir propre les cols de chemises de son mari ? Elle a une bonne pour ça, elle ne s’est jamais posée ces questions. C’est ainsi qu’elle entre en contact plus étroit avec Aibileen. Cette dernière lui donne les conseils et Skeeter n’a plus qu’à rédiger.

La relation deviendra plus étroite quand Skeeter se mettra en tête d’écrire un témoignage de ce que peut être la vie d’une bonne dans une famille blanche à Jackson, Mississippi. Il leur faudra convaincre d’autres bonnes, vaincre leurs peurs et leurs réticences. Skeeter devra mentir à sa famille, à ses amies, qui montreront leur vrais visages au fil des pages.

Ce roman à trois voix se laisse lire avec plaisir. L’alternance des chapitres donnant tour à tour la parole à Skeeter, Aibileen et Minny imprime un rythme au récit et on veut savoir comment les relations vont évoluer, comment leurs vies vont changer, peut-être…sûrement.

L’écriture est agréable et chacune des trois femmes a sa voix bien personnelle. Je me suis attachée à ces trois personnages bien différents qui vont se découvrir avec méfiance d’abord, avec défiance parfois, dans un projet commun.

Certes, ce roman n’est pas une thèse sur la ségrégation. D’ailleurs le contexte politique du moment – la montée en puissance des idées d’un certain Martin Luther King , et l’évolution politique quant à la question Noire – n’est montré qu’en filigrane.

Par contre, l’originalité vient justement de l’entrée qu’a trouvé l’auteur pour parler de cette période. Par le petit bout de la lorgnette, elle nous montre une société étriquée, guindée, engluée dans le conformisme et la certitude d’être supérieure. Des générations de racisme basé sur l’ignorance font affirmer par les Blancs que les Noirs sont sales, porteurs de maladies, ce qui les pousse à exiger de leurs employés d’utiliser des toilettes à part ou de ne pas manger à leur table ni dans les mêmes assiettes.

Une société qui s’était (le passé est peut-être un peu trop optimiste) fait un tel carcan qu’elle avait aussi réduit les Blancs en esclavage (toute proportion gardée bien sûr !). Impossible d’être intégré si on ne pensait pas de la même façon, impossible aussi si on ne venait pas du bon milieu, si on n’avait pas eu la même éducation.

Les femmes de cette société ne sont pas montrées sous leur meilleur jour, loin s’en faut. Elles sont les garants de la bienséance et des traditions, elles font et défont les réputations, capables de mettre d’anciennes amies telles que Skeeter au ban de leur groupe quand elles ne veulent plus adhérer à la pensée unique, ou comme Celia, parce qu’elle ne vient pas du bon milieu. Elles sont d’une cruauté incroyable entre elles, à commencer par l’infecte Hilly. La peur de ne plus faire partie du groupe leur fait renoncer à leur liberté de penser. Ce n’est qu’à la fin que certaines révèleront leur désaccord, mais jamais en public, toujours de peur de l’exclusion. Et finalement on les plaint.

On sent bien en lisant les dernières pages, que Kathryn Stockett, elle-même originaire du Mississippi, a mis beaucoup d’elle-même dans le personnage de Skeeter, et beaucoup de la bonne de sa grand-mère, dont elle était très proche, dans le personnage d’Aibileen. Elle semble vouloir excuser l’ignorance dans laquelle elle a été élevée, et montrer que tout n’était pas tout blanc ou tout noir (pardon pour le jeu de mots !), que certaines bonnes travaillaient dans de bonnes familles.

De bonnes familles, oui, mais qui refusaient quand même de partager leurs toilettes avec leur employée de maison !

Ce roman a été porté aux nues, il a été présenté comme un livre engagé…je suis loin de partager cette opinion. J’ai pris plaisir à cette lecture pour les personnages attachants et pour l’humour souvent présent, notamment avec le personnage de Minny. Mais je n’y ai rien appris sur l’époque ni sur la vie des Noirs au Mississippi. J’ai parfois été un peu gênée par les clichés, et j’aurai préféré que la tentative d’utiliser une langue différente pour les deux femmes noires aille plus loin dans l’approche de la réalité.

Drenière remarque : le titre original – The Help – est de loin meilleur que la traduction française que je trouve un peu cul-cul.

Pour en savoir un peu plus sur l’auteur et ce roman c’est  ici.

Pour le mois américain chez Titine.

mois américain

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